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Microplastiques dans le Saint-Laurent

Photo prise par : @grbender (iStock).

En octobre 2019, des chercheurs américains ont publié une étude selon laquelle des pouponnières de larves de poissons à Hawaii étaient en proie à la pollution plastique, à un point tel que les débris d’ordures étaient sept fois plus abondants que les animaux. Par conséquent, les larves de poissons se nourrissaient de plastique s’apparentant à la taille de leurs proies, c’est-à-dire des microplastiques — des particules de moins de cinq millimètres.

Bien que ces recherches n’ont porté que sur un petit coin des vastes océans de la Terre, l’ubiquité mondiale de ce type de pollution se confirme chaque jour sur le fil des médias sociaux : des spécialistes des sciences de la mer ont découvert que tous les échantillons d’eau autour des îles Galapagos contenaient des microplastique; un article dans Narwhal.ca signale la présence de microplastiques dans le système digestif de bélugas chassés par des collectivités autochtones pour servir de nourriture; et une méta-analyse réalisée par l’Université de Victoria de 26 études antérieures sur les microplastiques dans le sel, la bière, le sucre, le poisson, les crustacés, l’eau et l’air nous procurent des résultats qui portent à réfléchir sur notre propre ingestion inévitable de tels polluants.  

Un examen plus détaillé de cette dernière étude nous donne une idée de l’ampleur du problème. L’étude estime que le taux de consommation annuel de microplastiques est de 40 000 particules chez l’enfant et de 50 000 particules chez l’adulte. Si l’on tient compte des particules inhalées, l’estimation chez l’adulte passe à une fourchette se situant entre 74 000 et 121 000 particules. De plus, les personnes qui boivent régulièrement de l’eau embouteillée ont ingéré 90 000 particules de plus annuellement, comparativement à l’eau du robinet qui a ajouté seulement 4000 particules. Même si ces chiffres sont bouleversants, ils sous-estiment grossièrement la réalité : comme les aliments à l’étude ne représentaient que 15 pour cent du régime alimentaire typique en Amérique du Nord, les chercheurs suggèrent que les chiffres réels se situent dans les centaines de milliers. 

Alors voici ce que nous savons : notre eau et nos aliments contiennent des microplastiques. Même si nous ne comprenons pas encore pleinement leurs effets sur l’organisme, les études démontrent que bien que certains plastiques sont éliminés, d’autres sont absorbés. Les plus petites particules pénètrent la circulation sanguine et le système lymphatique, et transportent des produits chimiques toxiques qui peuvent avoir une incidence sur la réaction immunitaire. Chez les oiseaux, on a découvert que les microplastiques restructurent la surface de l’intestin grêle, et que cela perturbe l’absorption du fer et stresse le foie.  

En raison de ce lien évident entre la santé et nos habitudes de consommation, les microplastiques constituent une source de vive préoccupation qui devrait dicter le niveau de tolérance aux emballages de plastique utilisés pour les aliments et les boissons. Il faut exercer la même prudence avec la consommation d’aliments qui proviennent de sources d’eau contaminées par les microplastiques ou qui sont altérés par celles-ci. Cela nous amène à un écosystème en particulier : le fleuve Saint-Laurent, qui draine les Grands Lacs — le plus grand écosystème d’eau douce au monde où vivent 30 millions de personnes.

En 2014, Anthony Ricciardi, professeur d’écologie de l’envahissement et des systèmes aquatiques à l’Université McGill (Montréal), a sonné l’alarme quant à la présence généralisée de microplastiques dans les sédiments du fleuve Saint-Laurent qui prennent la forme de microbilles de polyéthylène utilisées dans le dentifrice, le maquillage et le nettoyant corporel. Toutefois, ces microbilles — interdites depuis par le gouvernement canadien — ne représentaient qu’une partie du problème. Quand Ricciardi et ses étudiants ont élargi le cadre de leurs études, le chercheur a souligné que les microbilles retenaient toute l’attention, mais ne constituaient qu’un seul composé dans la catégorie plus large des microplastiques. « Au fil du temps, les gens vont aussi se rendre compte de l’importance des autres éléments du problème. »

Vu la densité élevée des microplastiques dans certains sédiments du fleuve, Ricciardi s’est dit qu’il fallait se pencher sur l’inévitabilité de leur ingestion par des poissons de fond et des macroinvertébrés, comme des insectes, des vers et des mollusques. Son laboratoire réalise maintenant des recherches sur les microplastiques dans les réseaux trophiques d’eau douce du fleuve Saint-Laurent.

Entre-temps, des études similaires en cours au laboratoire Ashpole-Hill du Collège St. Lawrence, dans le nord de l’état de New York, ont permis de repérer des microbilles dans les sédiments de cette partie du fleuve, ce qui constituerait aussi une menace pour les réseaux trophiques. Des résultats préliminaires, issus d’un relevé de 2019 réalisé par l’étudiant diplômé Nathan Pollack, confirment certaines attentes. Premièrement, l’abondance des microplastiques diminue considérablement en fonction de la distance en aval des villes ou villages de grande taille. Deuxièmement, les formes physiques principales des microplastiques (billes, fibres, fragments) changent aussi en fonction de la distance en aval; à l’embouchure du fleuve, les fibres sont légèrement plus nombreuses que les fragments, alors que plus loin en aval, elles deviennent nettement plus abondantes, probablement en raison d’une flottabilité plus élevée. Finalement, pour tous les sites, il y a nettement moins de billes que de fibres ou de fragments.

Pollack a découvert que la plupart des sites contenaient un mélange de polymères de polyéthylène, de polystyrène, de polyester et de nylon. De plus, il y a une forte corrélation entre le nombre de particules trouvées dans la moule zébrée et celles extraites de son prédateur principal, le gobie à taches noires (un poisson envahissant qui provient du même écosystème ponto-caspien que la moule envahissante), témoignant ainsi du transfert de microplastiques entre les espèces. Cette relation entre la moule et le gobie présente aussi un lien quantitatif direct avec l’abondance des microplastiques dans les sédiments locaux.

En raison de la présence de nombreuses pêches sportives et commerciales dans le bassin des Grands Lacs et du fleuve Saint-Laurent, cette situation est inquiétante et vient rallonger la liste des mises en garde existantes contre l’utilisation d’eau contaminée par du plastique et des toxines pour les cultures et l’eau à boire. Et cela nous incite aussi à revenir sur la question des océans. Si les larves de poissons se nourrissent de microplastiques, il est probable que la concentration des microplastiques augmente tout le long de la chaîne alimentaire jusqu’aux grands prédateurs, dont le poisson dont nous sommes friands.